Eric Croes

SECRET HANDSHAKE
12 janvier - 18 février 2017

  © Rebecca Fanuele

© Rebecca Fanuele

Le sculpteur Eric Croes (né en 1978 à La Louvière, vit et travaille à Bruxelles) s’attelle depuis plusieurs années à développer des thèmes qui lui sont chers au travers du médium de la céramique. 

De par ses intérêts personnels de même que par sa pratique, Eric Croes, comme de nombreux artistes de sa génération, manie de nouveaux outils et de nouveaux régimes de production, dépassant des oppositions longtemps structurantes : artisanat contre art, tradition contre modernité, art contre design, médiums et outils traditionnels contre technologies. Chez Eric Croes également, le « faire » prime et se traduit par un retour à l’atelier, à l’apprentissage de l’autonomie et au plaisir du bricolage et du geste. 

Cette tendance actuelle, qui est celle d’Eric Croes depuis ses débuts, renoue avec le monde d’avant les Lumières. Celles-ci avaient cherché à rationaliser, à classifier, pour aboutir à un XVIIIe siècle qui a séparé les Beaux-Arts des Artisanats, comme elles ont relégué à l’anecdote, voire au monde de l’enfance, un univers peuplant l'imaginaire de toute une société. 

Le lien indéfectible, tant formellement que sentimentalement, qui lie Eric Croes au bestiaire est ainsi une clef fondamentale pour la compréhension de son œuvre que la terre lui a permis de développer dans toutes ses nuances, comme de renouer avec l’ensemble des traditions cultuelles. 

Ses céramiques-vases aux finitions en griffes d’ours qui évoquent le monde animalier, rappellent en effet au lecteur attentif Claude Levi-Strauss et sa logique des classifications totémiques regroupant, chez les Luapula, les clans « éléphant » et « argile » : « parce que jadis les femmes, au lieu de façonner les pots, découpaient dans le sol les empreintes de pieds d’éléphants, et utilisaient des formes naturelles en guise de récipients ». La bête et la terre, alliés ancestraux, qu’Eric Croes a réuni dans une série précédente inspirée des écrits sur l’ours de l’historien médiéviste Michel Pastoureau, auteur de nombreux essais sur la place centrale de l’animal dans la société d’alors. 

  © Rebecca Fanuele

© Rebecca Fanuele

« Secret Handshake » le titre qu’Eric Croes donne à son exposition est une clef de compréhension qu’il nous confie avec bienveillance : poignée de main secrète... geste codé... signe d’allégeance ou d’appartenance, tout ce qui peut permettre à deux êtres a priori inconnus - l’artiste et le visiteur - de se reconnaître et de se retrouver dans une vision ou un langage commun. 

Une poignée de main secrète est sans doute ce qui reflète le mieux la nouvelle série initiée voici un peu plus d’un an et demi par Eric Croes. Durant l’isolement d’une résidence d’artiste à Isola Comacina sur le Lac de Côme, il s’est lancé avec Simon Demeuter dans la réalisation de dessins-cadavres exquis, pratique née durant les années vingt au sein des surréalistes désireux de renouer avec le subconscient, l’imaginaire. 

Les dessins de cadavres exquis réalisés ici à quatre mains s’inspirent des codes du travail d’Eric Croes ainsi que des objets qui l’entourent. Lors de la mise en trois dimensions par Eric Croes, les échelles des dessins sont à leur tour déformées, pour atteindre un point d’équilibre avec la terre, donnant une touche supplémentaire d’improbable à la céramique en devenir. Les aléas inhérents à la cuisson réservent aussi des surprises à l’émail ainsi qu’à la couleur, souvent monochrome, privilégiée en rappel du dessin mais aussi dans un souci d’unicité de la sculpture. 

L’univers mental d’Eric Croes trouve aujourd’hui un aboutissement dans une série de céramiques alliant la notion de jeu, de hasard, d’imaginaire, d’humour, d’accident et de merveilleuse maîtrise. Ses œuvres concentrent de nombreux enjeux propres aux avant-gardes, tout en étant aussi des sculptures dans le sens « classique » et « noble » du terme. Car ces objets hybrides ne doivent pas occulter la volonté de l’artiste de s’inscrire aussi dans une histoire, lui qui développe en parallèle la technique du plâtre, du bois ou du bronze, voire même une iconographie dite « traditionnelle ». 

Virginie Devillez

  © Rebecca Fanuele

© Rebecca Fanuele

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